ÉNONCIATION (linguistique)


ÉNONCIATION (linguistique)
ÉNONCIATION (linguistique)

ÉNONCIATION, linguistique

Ce terme a pris, dans la théorie linguistique, une importance de plus en plus grande au cours des dernières décennies. La linguistique contemporaine (structurale, transformationnelle, générative) s’est attachée à la possibilité, voire à la probabilité, des énoncés: étant donné tels éléments, la phrase qui sera construite peut être celle-ci, ou plutôt celle-ci. C’est dire que, quelles que soient les différences de fondements théoriques ou de méthodes d’analyse, seul l’énoncé relève de la linguistique actuelle. L’énonciation, définie comme l’engendrement d’un texte par un sujet parlant, relèverait alors d’un autre niveau d’analyse, très difficile à cerner dans la mesure où, avec la notion de sujet parlant, risquent d’intervenir les catégories de la psychologie classique. Or, d’une part, la théorie linguistique ne dit pas grand-chose tant qu’elle ne s’attaque pas à cette question et, d’autre part, les catégories caractérielles sur lesquelles elle a, dans certains de ses développements, cru fonder ses analyses paraissent extrêmement suspectes: elles supposent, en effet, un sujet maître de son langage et omniscient, connaisseur du sens et des effets des phrases qu’il forme; ce sujet a reçu, traditionnellement, un nom: Dieu.

Noam Chomsky définit la position de la théorie linguistique avec une grande clarté: «L’objet premier de la théorie linguistique est un locuteur-auditeur idéal, appartenant à une communauté linguistique complètement homogène, qui connaît parfaitement sa langue et qui, lorsqu’il applique en une performance effective sa connaissance de la langue, n’est pas affecté par des conditions grammaticalement non pertinentes, telles que limitation de mémoire, distraction d’intérêt ou d’attention, erreurs (fortuites ou caractéristiques).» On désigne par «performance» l’emploi effectif de la langue dans des situations concrètes, par opposition à «compétence», qui est définie comme la connaissance que le locuteur-auditeur a de sa langue. Chomsky dresse ainsi ce qui peut apparaître comme un constat d’échec de la théorie linguistique, entachée selon lui du travers mentaliste, c’est-à-dire s’attachant à découvrir une «réalité mentale» sous-jacente à un comportement effectif. Mais, dans le même temps, il fixe aux recherches linguistiques un objet et une méthode: si, effectivement, l’investigation linguistique est astreinte à prendre en compte l’énonciation, elle est conduite à postuler des structures et des principes mentaux non seulement inconscients, mais encore impossibles à déterminer comme tels. La linguistique a pour objet le domaine d’application de ces structures et principes, à savoir la grammaire. Chomsky affirme à plusieurs reprises qu’il s’agit d’un objet empirique, et il fait montre d’une modestie et d’une prudence théoriques qui marquent un certain nombre de questions bien plus qu’elles ne prétendent y répondre.

Comme Roman Jakobson l’avait déjà remarqué, l’énonciation est l’«impact du sujet dans un texte». Cet impact se manifeste toujours, même lorsque le sujet qui a produit le texte se défend d’y être présent de quelque façon que ce soit. Pour approcher cet impact, Jakobson a proposé la notion d’embrayeur (shifter ); il appelle ainsi les points perceptibles de la présence du locuteur et essaie de définir une classe de procédures, appartenant à la structure linguistique, par lesquelles se manifeste le sujet dans sa phrase: «je», «ici», «maintenant», par exemple. Cette notion, à elle seule, modifie considérablement la théorie linguistique. Traditionnellement considéré comme un phénomène de communication, le langage devient un fait d’expression: l’énoncé est un objet produit dont le sujet parlant assume de façon variable la responsabilité. Jean Dubois fait l’inventaire de quatre concepts intervenus dans la description de l’énonciation: distance, modalisation, transparence, tension. Le procès d’énonciation est décrit comme la distance imposée par le sujet parlant entre son énoncé et lui-même. Cette distance peut varier selon que l’énoncé est «personnel», à la première personne de l’indicatif par exemple, et que le sujet cherche à faire coïncider le plus possible son énoncé avec le temps même de la parole; ou au contraire «universel», c’est-à-dire que le «je» cherche à s’en écarter le plus possible, par exemple en assimilant tous les autres locuteurs possibles au «je» énoncé («Je pense donc je suis»: tout homme peut dire ce «je»), en énonçant une loi ou une maxime («Tous les hommes sont mortels»). Mais l’appréciation de cette distance repose en fait sur des éléments extérieurs à la phrase elle-même: on peut facilement imaginer des situations de parole où l’énoncé «Tous les hommes sont mortels» a un caractère extrêmement personnel, d’autres où, inversement, tel énoncé de type personnel relève de la généralité. Cette ambiguïté a conduit Émile Benveniste à refuser le concept de distance dans la théorie linguistique. Font partie de ce qu’on nomme les modalisateurs — outre l’intonation, exclue de la linguistique comme inanalysable à partir d’éléments distinctifs et repérables — les adverbes d’opinion (sans doute, guère, peut-être, presque, etc.), mais aussi des procédures d’expression complexes mettant en œuvre des niveaux de langue différents («parler bébé»), faisant coexister des dialectes ordinairement séparés dans un même énoncé (langue littéraire, châtiée, vulgaire, argotique).

Étudier un énoncé en fonction de la situation de parole a conduit l’école analytique anglaise, et en particulier le philosophe Austin, à construire la notion de performatif, à partir d’une étude sur la promesse: énoncer «Je promets» est du même coup accomplir l’acte décrit par l’énoncé, et qui ne peut s’accomplir sans cette énonciation. Cette notion permet d’inclure l’énonciation dans l’étude de l’énoncé, et on a tenté de l’étendre à la quasi-totalité des énoncés. Fidèle à Ferdinand de Saussure, Benveniste refuse cette extension en opérant une distinction entre les énoncés «sui référentiels» (qui incluent la personne du locuteur et le temps verbal de l’énonciation) et les autres, excluant ainsi avec une grande rigueur l’énonciation du champ linguistique. Les concepts de transparence et de tension peuvent être ramenés l’un à la distance (la maxime affirme la transparence totale, c’est-à-dire la disparition du sujet parlant du point de vue du récepteur), l’autre à la modalisation (tout énoncé intervenant à l’intérieur d’une tactique qui lie, ou oppose, le locuteur et l’auditeur).

Les diverses tentatives pour englober dans l’étude de la langue les situations de parole sont formulées notamment par J. R. Searle (Speech Acts , 1969; Les Actes de langage ), qui poursuit avec une grande rectitude logique la voie inaugurée par Austin. Ses thèses conduisent à remettre en question la théorie de Saussure, qui sépare les conventions profondes permettant de produire un énoncé et la fonction remplie dans l’activité linguistique par les énoncés. On peut se demander s’il s’agit d’un tournant ou d’une fin de la linguistique classique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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